SAINT NICOLAS
 
L’HISTOIRE
 
Texte de P. Gerardo Cioffari, traduit par Roger Maubon et Paul Denis
 
 
 CHAPITRE I :  L'ENFANCE
 
Saint Nicolas naquit à Patare en Asie Mineure (actuelle Turquie) vers l'année 265 après Jésus-Christ. Cette ville était une des plus importantes de la Lycie, la région méridionale ayant la forme d'une péninsule. Elle possédait un port naturel très célèbre, qui avait de fréquents commerces avec l'Afrique et l'Europe. Très célèbre était le temple d'Apollo de cette ville qui attirait beaucoup de pèlerinages.
Vers le mois de septembre de l'année 61 y passait Saint Paul, qui allait à Jérusalem après ses activités missionnaires en Macédoine et Ephèse. C'est à Patare qu'il prit un navire qui allait à Tyr, d'où il devait continuer pour Jérusalem. Le message évangélique y avait eu des succès, et à la fin du III siècle le père de 1'Eglise Méthode y situait la scène de son dialogue Sur la Résurrection.
Nous ne savons pour ainsi dire rien de l'enfance de Saint Nicolas. Les informations, que nous pouvons tirer des différents récits de la vie du Saint, c'est à dire que ses parents s'appelaient Epiphane (ou Théophane) et Nonna (ou Jeanne), que le petit Nicolas, quand i1 était nourrisson, se tenait debout dans sa cuvette, priant pendant deux heures et qu'il guérit une petite mère paralysée en revenant de l'école à la maison, n'ont rien à voir avec notre Nicolas. Elles se rapportent à Nicolas de Sion, le futur évêque de Pinara, qui vécut plus de deux siècles après Nicolas de Myre (et de Bari), et qui mourut vers 564.
Le seul épisode, qui nous est parvenu de l'enfance de notre Saint, concerne son comportement pendant la période d'allaitement. Déjà, quand i1 était nourrisson, Nicolas dut, afin de combattre en lui l'aiguillon de la chair, limiter à une seule fois sa prise de nourriture au sein maternel, deux jours par semaine, Mercredi et Vendredi. On sait que le Mercredi et le Vendredi sont des jours de jeûne pour 1'Eglise Orthodoxe. En général cette histoire, en dépit de sa très précoce transmission, a été repoussée par les historiens catholiques dans le domaine des légendes. Nous ne savons rien sur sa formation scolaire et l'orientation de ses études, et nous ne pouvons ajouter foi qu'à la description que nous a transmise de lui 1'Archimandrite Michel: un jeune homme vertueux qui se mortifiait lui-même et qui évitait tout contact avec les femmes.
 
 
CHAPITRE II : LES TROIS JEUNES FILLES
 
Le premier épisode qui présente une certaine base historique est l'histoire de la dot des jeunes filles pauvres. Sans doute ce récit souffre-t-i1 aussi du défaut général de tous les épisodes de la vie du Saint, qui nous ont été transmis: l'imprécision des données. Toutes les personnes concernées, à l'exception de Saint Nicolas, n'ont pas de nom. L'événement s'est produit vraisemblablement avant son élection comme évêque; c'est la seule raison qui nous fait accepter que cela se soit passé à proximité de Patare, où le Saint vivait en ce temps là. La tradition est si ancienne et si étroitement liée dans ses détails avec les différentes sources (d'origines byzantine, sinaïque et éthiopienne), qu'on peut tenir pour véridique tout au moins son noyau de base.
Un homme de noble origine vivait dans le voisinage de Saint Nicolas et avait peu à peu perdu toute sa fortune. Il avait trois filles dont i1 ne pouvait plus assurer suffisamment l'entretien. Il pouvait encore moins espérer leur procurer un beau mariage, car les jeunes prétendants intéressés se retiraient après peu de temps car les jeunes filles n'étaient pas assez riches. A la fin, i1 pensait les envoyer dans une maison de tolérance. Dans les villes portuaires, la prostitution était un moyen habituel permettant de régler des problèmes financiers. A Patare, en particulier, où la prostitution s'exerçait dans le temple d'Apollon, sous le couvert de la religion, on en faisait peu de cas. Le père des trois jeunes filles était bien conscient qu'il était en train de commettre une infamie, mais il était toutefois persuadé qu'aucune autre solution ne s'offrait à lui pour régler la situation financière de sa famille.
Quand Nicolas entendit parler de ce problème, il décida, éclairé par les enseignements de 1'Evangile, d'aider le malheureux. Il rassembla une somme d'argent dans une étoffe et la jeta de nuit par la fenêtre du voisin. Puis i1 réussit à regagner son logis sans être reconnu. On peut se représenter la joie de ce père, qui non seulement poussa un soupir de soulagement, mais aussi, grâce à cet argent, réalisa un beau mariage pour sa première fille. L'attitude de Nicolas reflète le souci de ne pas étaler sa générosité, comme le prescrivent les commandements chrétiens. Il renouvela sa bonne action une seconde fois et aida ainsi le père à marier sa deuxième fille. Quand Nicolas jeta pour la troisième fois son obole par la fenêtre,le père, qui avait veillé toute la nuit, se précipita à la porte et réussit en chemin à se saisir du jeune homme. Quand i1 le reconnut, i1 se confondit en remerciements à ses genoux, mais Nicolas lui arracha la promesse de n'en faire part à personne.
De tels épisodes mettent en valeur les qualités qui caractérisent ce Saint, son amour du prochain et sa charité chrétienne. Ils ont pu être décisifs dans le choix des habitants de Myre qui l'ont pris pour évêque.
CHAPITRE III : ÉVÊQUE DE MYRE
Comme Patare, au sud-ouest de la Lycie, Myre au sud-est était une ville importante destinée en quelques dizaines d'années à devenir la capitale de la région. Et comme Patare, Myre aussi a été touchée par Saint Paul lors de ses voyages. Les progrès du christianisme sont attestés par le texte apocryphe des Acta Pauli décrit par l'abbé Marin de la façon suivante: L'auteur des Acta Pauli, roman pieux sur deux personnages réels, imagine un assez long séjour de Saint Paul à Myre; l'Apôtre y prêche, fait des miracles, recueille des aumônes, or et vêtements pour les indigents, y reçoit la visite de la vierge Thècle, qui, à la nouvelle de la présence de l'Apôtre à Myre, était accourue à pied depuis Antioche de Pisidie.
Avant de décrire 1'onction épiscopale de Nicolas, 1'Archimandrite Michel retrace ses vertus morales et spirituelles. Nous n'avons aucune indication sur ce qui s'est passé entre l'histoire des trois jeunes filles et l'élection comme évêque de Myre. Quelques commentateurs ont présumé que ses parents étaient morts dans l'intervalle et qu'il s'était établi à Myre. Ces présomptions proviennent cependant de sources imprécises et non concrètes qui nous ont été transmises par la vie de Nicolas de Sion, neveu d'un évêque de Myre du V-VIe siècle.
L'Archimandrite Michel raconte l'élection au siège épiscopal de Myre en y introduisant des éléments merveilleux. Il rapporte que 1'évêque de Myre était décédé et que le clergé et le peuple étaient assemblés, en prière, afin de lui trouver un digne successeur. Un des évêques eut une révélation divine selon laquelle 1'Episcopat devrait être confié à celui qui pénètrerait le premier dans l'église, le lendemain matin; son nom fut également précisé: Nicolas.
 Quand Nicolas voulut entrer dans l'église, dès la petite aurore, l'évêque le prit par la main et le conduisit devant l'assemblée, en le présentant comme l'élu de Dieu. «Les bourgeois de la métropole de Myre s'étaient rassemblés et ils avaient compris, et ils perçurent ce qui était agréable à Dieu et qui leur était transmis par les évêques; ils l'accueillirent avec une grande joie et se portèrent témoins de cet événement». l'hagiographe introduit quelques considérations sur la doctrine orthodoxe que l'évêque Nicolas proclamait à ses ouailles, à savoir l'enseignement de la Trinité, qui était particulièrement exposé à diverses déviations: la conception hérétique de Sabellios, dans laquelle la Trinité était définie comme une unique Personne avec des modalités différentes, et la position contraire d'Arius qui attribuait, aux trois Personnes, trois substances originales, desquelles le Père seul était vraiment et éternellement Dieu. Il est frappant que cette insertion doit être faite à une date ultérieure car, s'il est certain que Nicolas a connu l'hérésie de Sabellios (début du IIIe siècle), il est cependant très vraisemblable qu'au moment de son élévation au trône d'évêque (290-300) i1 n'avait aucune connaissance de l'existence d'Arius dont les opinions devaient occuper la chrétienté quelques années plus tard.
L'hagiographe ne nous donne aucun élément plus précis sur le rang de Nicolas dans le clergé. Ce fait est en soi et pour soi très curieux. Mais i1 y a encore un autre témoignage qui nous laisse présager que cela n'est pas sans raison que Michel se tait à cet égard. Le célèbre canoniste Gratianus (XIIe siècle) parle, dans ses exposés sur l'épiscopat, de l'interdiction d'élever des laïcs à l'état d'évêque; i1 ajoute que dans l'histoire de l'Église i1 y a quand même trois exceptions: les Saints Nicolas, Sévère et Ambroise, élus évêques à partir de l'état laïc. De même, dans la «Vita» jointe au «Liber Notitiae Sanctorum Mediolani» que Goffredo de Bussero a écrit (aux environs de 1305), il est confirmé que Saint Nicolas «par inspiration divine, fut élevé, le même jour, au rang de clerc, sous-diacre, lévite, prêtre et pontife de la métropole de Myre, comme cela se produisit également, plus tard, pour Saint Ambroise». Il est confirmé que le récit de l'élection d'un évêque, inspirée par Dieu (le premier qui pénètrera dans l'église, au matin) - de même que la légende identique accompagnant 1'élection à l'épiscopat de Saint Ambroise, parce qu'un garçon l'avait interpellé du sein de la foule (<Ambroise doit devenir évêque») — est l'expression hagiographique d'un événement qui, à partir du IVe siècle, devient de plus en plus rare et apparaît extraordinaire: l'élévation d'un laïc au rang d'évêque.
 
CHAPITRE IV : LE CONCILE DE NICÉE (325)
 
Une des discussions théologiques les plus dures du début du christianisme est certainement la controverse, provoquée à Alexandrie, par le prêtre Arius (256-336), un contemporain de Nicolas. Cela commença vers l'an 317, quand Arius se mit à admettre que son évêque Alexandre ne mettait pas suffisamment l'accent sur la différence entre Dieu le Père et le Fils, et tombait par là dans le Sabellianisme. De 1à il prêcha énergiquement que la Divinité du Fils était imparfaite, qu'il n'était pas égal au Père dans sa nature, qu'il aurait été tiré du néant, et qu' íl y aurait même eu une époque où il n'aurait pas existé. En 318 Alexandre convoqua un Concile qui condamna la doctrine d'Aríus. Néanmoins Arius trouva aussitôt des partisans influents, comme par exemple l'évêque Eusebius de Nicomédie, qui était un proche de l'Empereur, et, peu de temps après, des évêques d'Orient, qui n'étaient pas loin de penser comme lui. Comme on le voit, la controverse d'Aríus concernait la substance du Christianisme (la nature divine du Christ). Il n'est donc pas étonnant que tous les chrétiens de l'Empire en furent ébranlés. L'Empereur qui, avant tout, souhaitait la paix religieuse, convoqua, en 325, un Concile à Nicée, le premier Concile oecuménique auquel assistèrent plus de trois cents évêques venant de toutes les régions du monde connu à cette époque.
La présence de Saint Nicolas dans cette première assemblée universelle de l'Eglise est certifiée par l'historien byzantin Théodore, Lecteur de l'Église de Constantinople. En puisant des sources des historiens plus sérieux de l'antiquité chrétienne (Socrate, Sozomenos et Théodoret), vers l'année 510 il écrivit une Histoire tripartite, où íl édite la liste des pères participant au Concile de Nicée, avec le nom de notre Saint comme évêque de Myre en Lycie.
L'imagination des hagiographes attribue à Saint Nicolas toute une série d'évènements merveilleux pendant ce Concile. Ils partent d'une idée sans preuve certaine, que Saint Nicolas a joué un rôle décisif à ce rassemblement. Beatillo écrit, par exemple, qu'il apportaune brique à un philosophe, comme preuve de l'existence de Dieu en trois Personnes. Comme le feu, la terre et l'eau sont présents dans cette pierre, ainsi coexistent, en un seul Dieu, le Père, le Fils et le Saint Esprit. Les paroles du Saint furent confirmées par un miracle, remarque Beatillo, car une flamme jaillit soudain de la brique et quelques gouttes d'eau tombèrent sur le sol.
D'après une tradition encore plus ancienne, on raconte une autre histoire de saint Nicolas au Concile. Après qu'il eût remarqué qu'Arius persistait dans son hérésie,il luiappliqua un soufflet. Il futdénoncé pour cela à l'Empereur qui le fit jeter en prison. Pendant lanuit, le Christ et la Mère de Dieu lui apparurent et lui apportèrent les ornements d'évêque qu'on lui avait enlevés. Saint André de Crête, vers l'année 710, paraît bien faire allusion à cet épisode quand il écrit: Vous avez été le chef de l'expédition contre l'ennemi du salut, vos reins étaient ceints par la vérité, votre cuirasse était 1a justice, vos pieds étaient chaussés pour répandre l'évangile. Avec ces armes, vous êtes resté ferme comme le roc, déjouant les ruses perfides de l'ennemi. Avec le bouclier de l'espérance, vous accabliez de traits ceux qui osaient vous attaquer. Élevant votre main droite et frémissante, vous avez entièrement extirpé le schisme d'Arius. En cette occasion un autre épisode se serait déroulé, raconté par le même écrivain: la conversion de Theognis. S'il ne s'agissait pas d'un évêque de ce nom complètement inconnu, seul l'évêque de Nicée de cette époque pourrait être en question. Il est certain qu'il n'était pas de foi orthodoxe mais, peut être poussé par Saint Nicolas,il se déclara prêt à signer le Credo de Nicée.
 
CHAPITRE V : LES GÉNÉRAUX DE CONSTANTIN
 
Le début de l'épiscopat de Saint Nicolas tombe très vraisemblablement au temps du règne de l'empereur Dioclétien (284-305), peut-être dans les dernières années du troisième siècle. Comme on le sait, Dioclétien eut une attitude tolérante vis à vis des chrétiens jusqu'en303. Puisil commença des persécutions, poussé en cela par son impérial adjoint Maximien. Dans les synaxaires byzantins (Martyrologes) vers 900 de notre ère, il est relaté que Nicolas souffrit de ces persécutions et qu'il fut jeté en prison. Il n'est pas facile de vérifier cette assertion, car nous manquons de documents sur l'étendue des persécutions des chrétiens en Lycie. Nous savons que Méthode d'Olympe subit le martyre et mourut en 313. Méthode était cependant, comme la plupart desSaints du IIIe siècle, un intransigeant propagateur de la foi qui aspirait au martyre. Par contre, il n'est pas invraisemblable que Nicolas, plus intéressé par le bien-être du troupeau dont il avait la responsabilité, ait cherché, autant que faire se peut, à contenir 1a tolérance religieuse des autorités romaines. Puis vint l'époque de Constantin et de Licinius, et Nicolas s'efforça de poursuivre ses activités pastorales sans incidents particuliers; cela lui fut possible car il se tint dans une large mesure à l'écart des questions théologiques litigieuses.
Un épisode, habituellement situé à l'époque de Constantin, est caractérisé par la précision des détails (avec les noms des lieux et despersonnes); ce qui le distingue des autres épisodes, qui ont une allure légendaire. Son historicité devient encore plus évidente si on considère 1a frappante harmonie avec le contexte historique des historiens païens Zosimos et Eunape, que seul un témoin du temps de Constantin pouvait connaître ou un historien de profession, et non pas un hagiographe postérieur.
Quelques soldats avaient débarqué à Andriake, le port de Myre, et s'étaient répandus dans les villages voisins en y fomentant des troubles. Les habitants ne voulurent passupporter leurs exactions et,à Placoma, un tumulte éclata,important «qu'à Myre même, le motd'ordre fut donné de se mettre en état de défense contre les soldats, car ceux-ci se comportaient avec indiscipline et troublaient l'ordre public». Nicolas, qui craignait que les chefs militaires n'exerçassent desreprésailles, descendit dans la rue et calma les esprits excités. I1 serendit ensuite à Andriake et invita trois généraux Nepotianos,Ursos et Herpylion, à le suivre à Myre. Mais dans l'intervalle, la situation s'était encore dégradée, car le gouverneur qui avait été offensé et attaqué, avait condamné trois hommes à mort par décapitation. Après que Nicolas se fut informé sur le lieu de détention des condamnés, on l'informa qu'ils se trouvaient déjà sur la place des Dioskures. Là-bas, i1 apprit qu'ils avaient été emmenés devant les portes de la ville. En dépit de son âge avancé, Nicolas se fit conduireen ce lieu et fut avisé qu'on les aurait conduits versBerra, le lieu oùnormalement avaient lieu les exécutions. LeSaint y accourut aussitôt et se trouva en présence d'une grande foule, et du bourreau, qui avait déjà l'épée en main pour les exécuter.
Quand le saint homme arriva, i1 vit les hommes préparés pour l'exécution, la tête enveloppée de draps, à genoux,attendant le coupmortel sur leur cou. Le Saint courut au bourreau, se saisit de l'épée et la lança au loin. Ensuite i1 détacha les chaînes et conduisit les hommes en ville. Et personne dans la meute n'eut le courage de s'opposer à lui ni de le contredire, car ils connaissaient sa piété et l'impartialité de son jugement. Ainsi arriva ce qui est écrit: «Le juste a confiance en lui, ainsi que le lion.»
Mais Nicolas ne se contenta pas d'avoir préservé les trois innocents de l'exécution, í1 voulut aussi faire remontrance au gouverneur pour l'injuste condamnation qu'il avait prononcée. Après qu'il se fut rendu au palais, i1 l'accusa de brigandages, de sacrilèges et de beaucoup d'autres crimes qui venaient de parvenir aux oreilles de l'empereur. Le gouverneur — son nom était Eustratios — se jeta à ses genoux et dit que la faute incombait à Eudoxios et Simonides qui avaient dénoncé les hommes. Mais Nicolas ne se laissa pas induire en erreur. Il admit qu'Eudoxios et Simonides avaient dénoncé ceux-ci au gouverneur, mais i1 admit également que celui-ci avait utilisé la dénonciation à son propre avantage. A l'instigation des généraux qu'il avait rencontrés à Andriake, Nicolas prit la conclusion de s'en tenir à son point de vue et d'engager de nouvelles mesures, mais de pardonner quand même au gouverneur.
Tout ce récit est tellement plein d'un réalisme vivant et contient une telle quantité de détails topographiques, qu'on peut difficilement lui dénier un caractère historique. Le narrateur connaissait bien la ville et était très vraisemblablement lui-même de Myre. Mais tel qu'il nous a été transmis, le texte ne provient pas directement des IVe, Ve siècle, mais très vraisemblablement d'une reprise des V-VIe siècles, au moins si on juge de la structure lexicologique à l'intérieur de la légende et de sa liaison outrée avec l'épisode des trois généraux. Quelques discordances chronologiques et géographiques témoignent de ce que les deux histoires sont proprement indépendantes l'une de l'autre.
Dans le récit de l'hagiographe, tout commence avec le soulèvement des Taiphales, qui étaient mercenaires en Phrygie, et avec la décision de Constantin d'y envoyer trois généraux afin de réduire cette insurrection. Il semble donc que c'étaient les soldats placés sous leurs ordres qui aient déclenché les troubles dont il est question plus haut. A Myre, ils firent la connaissance de Saint Nicolas et l'assistèrent dans son intervention en faveur des trois innocents. Après que le soulèvement des Taiphales eut été réduit, ils rentrèrent à Constantinople où ils furent reçus avec tous les honneurs. D'autres officiers et des personnes hostiles persuadèrent le préfet Ablabios, d'entreprendre les démarches nécessaires auprès de l'empereur, afin de provoquer la disgrâce des trois officiers. Sur l'accusation d'Ablabios, Constantin fit emprisonner les trois généraux.
C'est ainsi qu'il arriva que Nepotianos, Ursos et Herpylion, si couverts d'honneurs auparavant, se retrouvèrent au cachot. Peu de temps après, Constantin, à la requête d'Ablabios, les condamna à mort. Le geôlier Hilarius, qui s'était pris d'amitié pour ces trois, leur annonça la triste nouvelle et ils commencèrent à désespérer de leur sort. C'est là que Nepotianos se souvint de l'intervention de Nicolas lors du sauvetage des trois innocents, et i1 se mit à prier Dieu: O Seigneur, Dieu de ton Serviteur Nicolas, aie pitié de nous et sauve nous par l'intercession de ton Saint Serviteur Nicolas. De même que tu as accordé ta grâce pour les trois hommes que tu as sauvés de la mort, rends nous également la vie aujourd'hui et accueille favorablement l'intercession de ton Evêque. La prière de Nepotianos, à laquelle Ursos et Herpylion s'étaient chaleureusement joints, fut exaucée.
La même nuit, Nicolas apparut en rêve à Constantin et le menaça de déclencher une guerre s'il ne libérait pas les trois généraux innocents. A l'interrogation de l'empereur qui lui demandait son nom, le Saint répondit qu'il était Nicolas, évêque de Myre en Lycie. Puis i1 apparut aussi en rêve à Ablabios et i1 le menaça de lui infliger des maladies et de le faire ronger des vers. Au matin l'empereur convoqua ensemble ses conseillers et le préfet et fit amener les trois condamnés à mort. Après qu'il se fut assuré que son rêve n'était pas consécutif à une opération de magie, Constantin leur demanda s'ils connaissaient Nicolas, l'évêque de Myre. Là-dessus Nepotianos l'informa des événements dont ils avaient été témoins à Myre et de la prière qu'ils avaient faite la veille. Finalement ils furent non seulement libérés par Constantin, mais il les chargea de se rendre à Myre et de porter en son nom, à l'évêque Nicolas, des présents parmi lesquels un précieux évangéliaire, deux candélabres et un vase en or.
 
CHAPITRE VI : DESTRUCTION DU TEMPLE D'ARTEMIS
Nicolas appartenait à ces évêques de l'antiquité pour lesquels le message de l'Évangile était sans équivoque. Mais i1 ne se consacrait pas toujours seulement à des considérations théologiques et à des précisions d'un sens plus profond, mais avant tout à la simple proclamation du christianisme dans un monde encore très fortement influencé par le paganisme.
Les cultes les plus répandus à Myre étaient ceux de la déesse Fortune et de Serapis, comme í1 ressort des documents concernant les saints Leo et Paregorius. Apollon était aussi certainement connu car, à Patare, comme il est dit plus haut, un des temples les plus célèbres de l'antiquité lui était consacré. Mais la déesse principale de Myre était visiblement Artémis qui, comme Eleuthère, la déesse des libertés bourgeoises, était très chérie des lyciens. Il ressort des inscriptions (sur pierre) d'Opramoas, qu'on érigea en son honneur un temple qui était «le plus beau et le plus grand de tous les édifices de Lycie». Ceci peut également être considéré comme une preuve convaincante du fondement historique des récits de 1'Archimandrite Michel qui décrit,le temple d'Artémis «dépassant tous les autres par son élévation et la multiplicité de ses ornements». L'hagiographe aurait à peine pu connaître cette particularité sans une source sûre.
L'Archimandrite rapporte qu'après quelques temples plus petits, Nicolas se tourna vers celui d'Artémis et le rasa dans ses fondations jusqu'au sol où tous les démons qui avaient hanté les lieux devinrent ses ennemis afin de corrompre les hommes. Compte non tenu de la corroboration de la crainte de Dieu, cette référence aux démons sert d'introduction, pour 1'Archimandrite, au chapitre suivant, où í1 est question d'une femme apparemment pieuse («un démon malveillant et porte-malheur qui se nichait dans le temple d'Artémis depuis l'antiquité») et qui donnait aux pèlerins, sur le chemin de Myre, une fiole d'huile (empoisonnée). Pendant 1a traversée, Nicolas persuada l'un d'entre eux de jeter sa fiole à la mer, où l'eau fut aussitôt couverte de flammes et où surgit une puissante tempête que Saint Nicolas apaisa bientôt.
 
CHAPITRE VII : FAMINE ET IMPÔTS
 
Conformément à l'image qui s'était répandue avec l'histoire des trois jeunes filles pauvres, Saint Nicolas établit son épiscopat sur la doctrine de l'assistance aux pauvres et aux nécessiteux. L'épisode qui se déroule, pendant la famine à Myre, également nous procure de nouveau des difficultés vis à vis du déroulement chronologique des faits.
Pendant une famine (deux périodes sont connues des historiens: l'une entre 311 et 312, l'autre en 333), quelques navires d'Alexandrie abordèrent à Andriake. Ils étaient chargés de blé et devaient poursuivre vers 1a capitale. Les commerçants locaux avisèrent Nicolas; celui-ci monta à bord et parlementa avec les commandants des navires. Sur la prière instante qu'il leur fit de faire décharger une partie de la cargaison à Myre, afin de rassasier la population, les commandants lui répliquèrent qu'ils avaient mission de livrer le blé à la population de la capitale. L'Evêque persista dans sa demande et leur dit que, si une partie du blé était déchargée, il réglerait personnellement le problème avec les collecteurs d'impôts et avec les contrôleurs des poids. Après quelques hésitations, les commandants se laissèrent persuader et ordonnèrent le déchargement d'une partie de 1a cargaison.
Avec un vent favorable ils atteignirent Byzance et menèrent leur blé au contrôle. Quand les commandants virent que les contrôleurs n'avaient rien à dire sur le poids (ils avaient trouvé pour chacun ce que les navires avaient à bord en quittant Alexandrie), ils ne purent s'empêcher de louer le miracle. Entre temps le Saint de Myre avait pris livraison du blé et l'avait réparti à tous. Et tous remerciaient Dieu en différentes circonstances car le blé, qu'ils avaient obtenu si miraculeusement, leur fut suffisant pour deux années. Et, parce qu'ils en avaient prélevé une partie comme semence, ils cultivèrent leurs champs et se réjouirent des bienfaits de Dieu procurés par l'intercession de 1'Evêque Nicolas.
L'hagiographe raconte également le voyage de Saint Nicolas à Constantinople. Cela fait également partie des efforts que le Saint entreprit pour le bien de sa ville. En cette occasion Nicolas obtint une réduction d'impôts pour les habitants de Myre. Ici également se place un événement miraculeux. Dès qu'il eut obtenu l'autorisation de la réduction d'impôts, Nicolas la roula dans une tige de roseau et 1a jeta à la mer. L'édit aborda aussitôt sur la terre de Myre et fut apporté aux autorités qui, voyant le sceau impérial, obéirent et répartirent des impôts beaucoup plus légers. Quand il fut reproché à l'empereur d'avoir trop cédé pour cette question d'impôts, il convoqua Nicolas, mais celui-ci lui répondit que la décision impériale était déjà arrivée à Myre. Constantin fit vérifier ces dires par un messager et, quand il dut constater que Nicolas avait dit vrai, i1 confirma la réduction d'impôts.
 
CHAPITRE VIII : LA MORT
 
L'unique base chronologique sûre dans la vie de Nicolas est le fait que son épiscopat eut lieu à l'époque du règne de Constantin (306-337). Même un auteur consciencieux comme le Diacre de Naples Johannes précise vers 880: «je nerapporte rien sur sa mort et, de là, sur son passage dans une autre vie, car je n'ai pu trouver nulle part de renseignements concernant cela». Il ne faut donc pas s'étonner que les différents écrivains aient fait les déclarations les plus contradictoires en relation avec l'année de sa mort. L'indication des dates varie de 312 à 360 et même bien au delà, parmi celles ci, les années entre 340 et 345 seront préférées, particulièrement l'année 343. Si nous prenons en considération quelques publicationscritiques, alors i1 paraît sans doute que l'intervalle de temps le plus vraisemblable pour l'année de sa mort, s'étend de 330 à 335. Tout d'abord nous ne devons pas oublier en premier le témoignage de Metaphraste, selon lequel Nicolas mourut à un âge très avancé, et celui de l'Archidiacre de Bari Jean (XIe siècle), selon lequel il mourut peu après le Concile de Nicée.
Si l'on fait abstraction de ce que les écrivains contemporains gardent le silence à son sujet: il n'est mentionné ni par Athanasios,ni par Saint Jerôme, ni par les écrivains des IV. et Ve siècles. Il enrésulte que la célébrité du Saint était limitée, à cette époque, à Myre ou, en tout cas, à la Lycie. Si Nicolas avait vécu jusqu'en 340 et même au delà, et qu'il eût en réalité défendu sa foiorthodoxe, alors Athanasios aurait très certainement mentionné son nom. Naturellement, beaucoup de choses dépendent de l'authenticité de la source de l'Archidiacre Jean (que nous ne connaissons pas); mais elle paraît également la seule sur laquelle on puisse compter le plus, car elle ferait comprendre le silence des écrivains contemporains. l'on s'appuie sur l'opinion traditionnelle (après 340), í1 devient plus difficile d'expliquer ce silence et on renforce la position de ceux qui doutent de l'existence historique du Saint. Mais comme les sources du VIe siècle livrent suffisamment de justifications sur l'existence réelle du Saint, on peut admettre qu'il mourut en 335 ou dans une année très proche a cette date.
Dans les livres sur Saint Nicolas, sa mort est parfois décrite comme survenant après une courte maladie et entouré par des évêques, des prêtres (et des anges). Cette description est toutefois tirée de la «Vita Nicolai Sionitae», qui n'a rien à voir avec Saint Nicolas de Myre (Bari). Il en résulte qu'il ne nous reste rien d'autre, comme constaté avec l'Archidiacre Jean, et que nous n'avons rien trouvé en relation avec la mort du Saint.
 
 
 
 
 


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